Présidentielles 2027 : l’IA s’invite dans les débats. On fait le point des différentes propositions.

Programme ia présidentielles 2027

Aucun parti pris, juste une analyse des propositions des différents candidats concernant l’intelligence artificielle.

⏱️ TL;DR — Pour la première fois, l’intelligence artificielle devient un vrai marqueur de campagne présidentielle. Attal dégaine un plan à 200 milliards, Retailleau promet un État automatisé avec son assistante « Marianne » et 125 000 fonctionnaires non remplacés, Philippe mise sur le calcul et les capitaux européens, Mélenchon veut un cloud public sous contrôle citoyen, et le RN reste pour l’instant en mode brouillon. Cinq visions, cinq modèles de pouvoir — et un angle mort commun : les garde-fous. Décryptage sans langue de bois.

Il fut un temps, pas si lointain, où le mot « numérique » dans un programme présidentiel se résumait à promettre la fibre dans les campagnes et un site impots.gouv.fr qui ne plante pas en mai. Ce temps est révolu. La présidentielle de 2027 sera la première où l’intelligence artificielle occupe une place centrale dans les programmes — avec des chiffrages à onze zéros, des ministères dédiés et même des chatbots baptisés comme des figures de la République.

Chez DeepDive, on passe nos journées à expliquer aux dirigeants d’entreprise la différence entre utiliser l’IA et la maîtriser. Autant dire que voir les candidats à l’Élysée s’emparer du sujet nous intéresse au plus haut point — et nous incite à sortir la loupe. Car entre les annonces de tribune et les engagements consolidés, il y a un monde. Passons les copies en revue.

Gabriel Attal : 200 milliards et l’alphabétisation IA pour tous

Le secrétaire général de Renaissance a choisi la stratégie du chiffre qui claque. Dans un entretien aux Échos, il a dévoilé son plan « France 2040 pour l’IA et l’innovation » : 200 milliards d’euros, moitié publique, moitié privée, avec l’ambition affichée de faire de la France la première puissance européenne de l’IA en dix ans.

Le financement public reposerait sur les fonds européens sous-utilisés, le budget d’investissement d’avenir, la commande publique et des économies. Attal assume d’ailleurs un arbitrage qui fera grincer des dents : il préfère investir les futures marges budgétaires dans l’IA plutôt que de revaloriser automatiquement les prestations sociales. Au moins, c’est dit.

Former 20 millions de salariés : ambition ou vœu pieux ?

Le volet le plus intéressant de son programme — de notre point de vue de formateurs — est l’idée d’une « alphabétisation IA » universelle, du primaire à la reconversion professionnelle, avec un objectif de 20 millions de salariés formés d’ici 2030. Sur le papier, c’est exactement le combat que mène André Gentit avec DeepDive depuis des années : l’IA ne doit pas rester l’apanage des ingénieurs et des grandes entreprises.

Sur le terrain, en revanche, permettez-nous un léger haussement de sourcil. Former 20 millions de personnes en quatre ans, cela représente environ 13 700 salariés formés par jour ouvré. Quiconque a déjà organisé une session de formation IA pour quinze responsables RH sait que le diable se cache dans la logistique — et dans la qualité pédagogique. Un module e-learning expédié en 45 minutes ne fait pas un salarié « formé à l’IA ». Il fait un salarié qui a cliqué sur « suivant » dix-huit fois.

💡 Le regard DeepDive : l’objectif de formation massive est louable, mais tout dépendra du référentiel. Former à « utiliser ChatGPT » ou former à comprendre les limites, les coûts et les cas d’usage pertinents, ce sont deux métiers différents. Le second est le nôtre. Le premier est du théâtre.

Édouard Philippe : le pari du calcul, de l’énergie et de l’épargne

Le maire du Havre a une approche plus « plomberie » que son rival d’Horizons contre Renaissance : moins de grands récits, plus de tuyaux. Son programme officiel, publié sur son site de campagne, décrit l’IA comme une infrastructure critique au même titre que l’électricité. Concrètement, il propose de doubler la capacité de calcul française et européenne en cinq ans, d’instaurer un Buy European Tech Act avec des achats technologiques groupés entre États membres, et de flécher l’électricité décarbonée vers les acteurs européens de l’IA.

Côté financement, pas de chèque à 200 milliards, mais des mécanismes : un « livret capital France » pour orienter l’épargne dormante vers la tech, la capitalisation-retraite comme carburant des champions nationaux, et la commande publique comme client structurant — Mistral étant régulièrement cité en exemple. Il vise aussi de faire passer la production annuelle d’ingénieurs de 40 000 à 100 000, et propose un droit à la reconversion pour les métiers fragilisés par l’IA.

C’est le programme le plus cohérent sur la chaîne de valeur — calcul, énergie, capital, débouchés. C’est aussi le moins chiffré globalement. On sait comment Philippe veut faire, on ne sait pas encore combien. Un comble pour le candidat de la crédibilité budgétaire, mais la campagne est longue.

Bruno Retailleau : « Marianne », l’IA qui remplace 250 000 fonctionnaires

Présenté le 7 juillet au Machina Summit à Station F, le plan du candidat LR est le plus détaillé — et le plus clivant. Budget annoncé : 25 milliards d’euros sur cinq ans, censés générer 15 milliards d’économies annuelles pour l’État. Retailleau, qui qualifie l’IA de « plus grande bataille technologique de l’histoire » et la compare au choix du nucléaire, veut un ministère de plein exercice dédié à l’IA, un CTO de l’État avec autorité réelle sur l’architecture et les achats, un cloud souverain SecNumCloud et une accélération des data centers (un gigawatt en 2030, quatre en 2035).

Le contrat social version algorithme

La pièce maîtresse s’appelle « Marianne » : un assistant administratif numérique unique, présenté comme l’aboutissement de FranceConnect, chargé d’accompagner les Français dans leurs démarches. En coulisses, l’équation est brutale : Marianne et les assistants IA des agents publics devraient absorber l’équivalent de 250 000 postes — 125 000 départs en retraite non remplacés (économie annoncée : 7,5 milliards par an) et 125 000 agents redéployés du back-office vers le terrain : 18 000 vers police et gendarmerie, 35 000 vers le temps pédagogique, 20 000 vers les hôpitaux, 6 000 vers la justice, 46 000 vers l’accueil des usagers.

⚠️ Le point de vigilance : chez DeepDive, nous accompagnons des organisations qui automatisent leurs processus. Notre constat récurrent : les gains de productivité réels arrivent toujours plus tard et plus petits qu’annoncé, car le coût de la conduite du changement est systématiquement sous-estimé. Compter les économies avant d’avoir livré l’outil, c’est vendre la peau de l’ours pendant que l’ours rédige encore son cahier des charges. Ford vient d’ailleurs de réembaucher des ingénieurs après des dérapages qualité liés à l’IA — l’histoire a de l’humour.

Le pari intellectuel est pourtant défendable : automatiser la paperasse pour remettre de l’humain là où la relation compte (soin, école, sécurité, accueil). C’est même la doctrine que nous défendons en entreprise. Toute la question est celle de l’exécution — et l’État français n’a pas exactement un track record irréprochable en matière de grands projets informatiques. Louvois et l’ONP envoient leurs amitiés.

Jean-Luc Mélenchon : l’IA sous « protectorat humain »

À gauche, le leader de La France insoumise déroule une logique radicalement différente : la question n’est pas « combien on investit » mais « qui possède ». Sa formule, développée dans une note publiée sur son blog, résume la doctrine : la « pensée artificielle » doit rester sous « protectorat humain ».

Concrètement, L’Avenir en commun propose un réseau de data centers publics interconnectés formant un cloud national, des infrastructures télécoms sous contrôle public, un « domaine public des données » (avec anonymisation, interdiction du profilage individuel et priorité aux usages non lucratifs), l’hébergement des données publiques — notamment santé et éducation — exclusivement chez des structures publiques françaises, et une filière nationale de microprocesseurs. Il prévoit aussi d’interdire certains usages : notation sociale pour l’attribution de crédits, surveillance pour l’évaluation des droits sociaux, marketing addictif.

C’est le programme le plus abouti sur la doctrine et le moins précis sur l’exécution : pas de chiffrage global, pas de calendrier industriel, et un flou sur l’articulation avec les acteurs privés — y compris les champions français comme Mistral, qui n’entrent pas franchement dans la catégorie « communs numériques ». Construire une fonderie de microprocesseurs compétitive relève par ailleurs de la décennie et de la dizaine de milliards, pas du quinquennat et de la ligne budgétaire.

Marine Le Pen et le RN : la copie encore blanche

Du côté du Rassemblement national, le contraste est saisissant. Les positions exprimées tiennent en trois lignes : souveraineté nationale face aux États-Unis et à la Chine, IA au service de la productivité et des services publics, robotisation des tâches pénibles « sans remplacer les travailleurs ». Aucun plan chiffré, budgété ou structuré comparable à ceux d’Attal, Retailleau ou Philippe n’est consultable à ce jour.

Ironie de l’histoire : là où le parti est le plus avancé sur l’IA, c’est en interne. Le RN développe un assistant conversationnel entraîné sur ses discours, votes et éléments de langage, destiné à aider cadres et militants à retrouver la ligne officielle et éviter les contradictions publiques. Un chatbot anti-couac, en somme. C’est de l’ingénierie de campagne, pas une politique publique — mais cela en dit long sur la maturité inégale des états-majors sur le sujet.

Le match en un tableau : cinq candidats, cinq modèles de pouvoir

Axe Attal Philippe Retailleau Mélenchon Le Pen / RN
Finalité Puissance et diffusion de masse Compétitivité européenne Efficacité de l’État Contrôle public et communs Souveraineté nationale
Chiffrage 200 Md€ (public/privé) Non chiffré globalement 25 Md€ sur 5 ans Non chiffré Aucun
Instrument phare Formation de 20 M de salariés Doublement du calcul + Buy European Tech Act Assistant « Marianne » + ministère IA Cloud public + domaine public des données Chatbot… de campagne
Impact emploi Formation massive 100 000 ingénieurs/an, droit à la reconversion −125 000 postes, 125 000 redéployés Protection face aux plateformes Robotisation « sans remplacement »
Niveau de détail Élevé sur les intentions Élevé sur les leviers Le plus opérationnel Élevé sur la doctrine Embryonnaire

L’angle mort collectif : et les garde-fous, alors ?

Voici ce qui devrait vous alerter en tant que citoyen — et en tant que professionnel. Les cinq programmes parlent abondamment de moyens : milliards, data centers, formation, commande publique. Ils sont remarquablement silencieux sur les arbitrages sensibles :

  • Qui est responsable quand l’algorithme se trompe ? Aucun régime de responsabilité clair pour les systèmes IA publics n’est proposé. Quand « Marianne » refusera à tort une allocation, on fera quoi ?
  • Qui audite les modèles ? Le contrôle des algorithmes publics reste un impensé, à l’exception partielle de Mélenchon (clauses d’explicabilité) et de vagues références à l’AI Act.
  • Quid des usages policiers et biométriques ? Retailleau évoque des caméras intelligentes ; le cadre de contrôle, lui, reste à écrire.
  • La compatibilité concrète avec l’AI Act, dont l’application s’étale justement jusqu’en 2027, n’est détaillée nulle part. Timing savoureux.

Précision méthodologique qui a son importance : les programmes définitifs ne sont pas arrêtés, la liste officielle des candidats non plus. Tout ce qui précède relève d’annonces de campagne — un genre littéraire où le conditionnel se déguise volontiers en futur de l’indicatif.

FAQ : ce que vous vous demandez sur l’IA et la présidentielle 2027

Quel candidat propose le plus gros budget pour l’IA ?

Gabriel Attal, avec son plan « France 2040 » de 200 milliards d’euros sur dix ans, financé pour moitié par le public et pour moitié par le privé. À comparer aux 25 milliards sur cinq ans de Bruno Retailleau, seul autre plan précisément chiffré à ce stade.

Qu’est-ce que « Marianne », l’IA proposée par Bruno Retailleau ?

Un assistant administratif numérique unique, présenté comme l’aboutissement de FranceConnect, qui accompagnerait les Français dans toutes leurs démarches. Il s’inscrit dans un plan visant à absorber l’équivalent de 250 000 postes de fonctionnaires par l’automatisation, entre non-remplacements et redéploiements vers le terrain.

L’IA va-t-elle supprimer des emplois publics après 2027 ?

Seul Retailleau assume explicitement 125 000 non-remplacements liés aux gains de productivité de l’IA. Les autres candidats misent sur la formation (Attal), la reconversion (Philippe) ou la protection des travailleurs (Mélenchon, Le Pen). Dans tous les cas, la faisabilité des gains annoncés reste à démontrer.

Les programmes IA respectent-ils le RGPD et l’AI Act ?

C’est justement le point faible commun : aucun programme ne détaille son articulation concrète avec l’AI Act européen, dont l’application s’échelonne jusqu’en 2027. Les questions de responsabilité, d’audit des modèles et de protection des données des usagers restent largement ouvertes.

Comment se préparer à ces évolutions en tant qu’entreprise ?

Quel que soit le vainqueur, la commande publique, les crédits d’impôt et les dispositifs de formation vont s’intensifier. Les organisations qui auront déjà structuré leur montée en compétences IA — comme celles qu’accompagne DeepDive — seront les mieux placées pour capter ces dispositifs plutôt que de les subir.

🎯 Le point de vue DeepDive

Résumons. La présidentielle 2027 ne se demande plus s’il faut une politique de l’IA, mais quel modèle de pouvoir elle organise : une IA financée par l’investissement (Attal), structurée par le marché européen (Philippe), pilotée par l’État (Retailleau), possédée collectivement (Mélenchon) — ou encore à définir (RN). C’est un progrès démocratique réel : le sujet sort enfin des sommets technophiles pour entrer dans l’isoloir.

Mais notre expérience de terrain nous rend prudents. Tous ces plans partagent le même biais que les projets IA d’entreprise qui échouent : ils chiffrent les gains avant d’avoir mesuré les coûts d’adoption, de formation et de gouvernance. Un plan à 25 ou 200 milliards sans référentiel de compétences sérieux, sans régime de responsabilité et sans audit des algorithmes, c’est un budget, pas une stratégie. Chez DeepDive, André Gentit le répète aux dirigeants qu’il forme : la question n’est jamais « combien on met dans l’IA », mais « qu’est-ce qu’on est capable d’en faire, avec qui, et sous quel contrôle ».

Reste une question que la campagne devra bien finir par affronter : lorsque « Marianne » ou son équivalent refusera une prestation à un citoyen sur la base d’un modèle que personne ne sait auditer, qui, exactement, présentera ses excuses ? Le débat de 2027 commence là où les slides des candidats s’arrêtent.

— L’équipe DeepDive, avec André Gentit

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